En janvier 2023, quatre économistes dont David Cutler, professeur à Harvard, estimaient dans un document de travail du National Bureau of Economic Research qu'une adoption large de l'intelligence artificielle pouvait faire économiser 5 à 10 % de la dépense de santé américaine, soit 200 à 360 milliards de dollars par an, dans un délai de cinq ans. Trois ans plus tard, les premiers effets mesurés portent sur la facturation hospitalière, et ils vont dans l'autre sens. Les deux constats ne se contredisent pourtant pas, et comprendre pourquoi est tout l'objet de cet article. Les assureurs du réseau Blue Cross Blue Shield chiffrent à 942 millions de dollars le surcoût qu'ils attribuent au codage médical assisté par IA sur deux ans. Et près de 70 % des régimes de santé américains classent désormais ces outils parmi les trois premiers facteurs de hausse de leurs coûts pour 2027. Pour un expatrié ou une entreprise qui couvre des salariés aux États-Unis, le sujet n'est pas technologique : les États-Unis sont la zone la plus chère de toute assurance santé internationale.
Ce que l'IA pouvait faire économiser
L'estimation qui fait référence est celle de Nikhil Sahni, George Stein, Rodney Zemmel et David M. Cutler, publiée en janvier 2023 par le National Bureau of Economic Research sous le titre The Potential Impact of Artificial Intelligence on Healthcare Spending. Les auteurs y chiffrent des économies potentielles de 5 à 10 % de la dépense de santé américaine, soit 200 à 360 milliards de dollars par an en dollars 2019.
Deux précisions comptent, et elles sont dans le texte même. Il s'agit d'un potentiel, pas d'une prévision : les auteurs décrivent ce qui serait atteignable, pas ce qui va se produire. Et ce potentiel repose sur des cas d'usage précis, utilisant les technologies déjà disponibles, atteignables dans les cinq ans et sans dégrader la qualité ni l'accès aux soins.
Surtout, le papier dit où se trouvent ces économies, et c'est le point décisif. Pour les établissements, elles viennent « principalement de cas d'usage qui améliorent les opérations cliniques, par exemple l'optimisation des blocs opératoires, ainsi que la qualité et la sécurité ». Pour les cabinets médicaux, également des opérations cliniques et de la continuité des soins. Pour les assureurs, de la gestion des sinistres, du traitement automatisé des demandes et des accords préalables.
Le codage, lui, figure bien dans l'inventaire des cas d'usage examinés par les auteurs. Mais il relève des fonctions administratives, dont ils précisent que le gisement est le plus petit, « les coûts administratifs représentant une part plus faible du total que les coûts médicaux ».
Le raisonnement était solide. L'administratif représente une part considérable de la dépense de santé américaine, les comptes rendus consomment un temps médical important, et une partie des examens est redondante. Un outil capable de lire un dossier, de rédiger une note et de repérer une incohérence devait donc produire une économie quasi mécanique.
Nous sommes à trois ans de l'horizon fixé par ces travaux, et les premières données chiffrées décrivent un autre mouvement. Avant d'y venir, il faut poser la distinction qui explique tout le reste, car sans elle on croit lire une contradiction là où il n'y en a pas.
Quand le papier de 2023 envisage une économie sur le codage, il parle du coût de production de la facture : des heures de travail administratif en moins. Ce que mesurent les assureurs en 2026, c'est le montant inscrit sur la facture, c'est-à-dire ce qui est transféré du payeur vers l'établissement. Ce sont deux grandeurs différentes, qui vivent de part et d'autre du même document. Une technologie peut parfaitement réduire la première tout en augmentant la seconde.
Ce que les assureurs américains ont mesuré
La Blue Cross Blue Shield Association, qui fédère les régimes Blue Cross aux États-Unis, a publié le 24 septembre 2026 une analyse de ses propres remboursements hospitaliers. Elle estime qu'une forte progression du nombre de patients documentés comme porteurs de pathologies complexes a ajouté 942 millions de dollars de dépenses de santé pour les sociétés Blue Cross entre 2023 et 2025. Environ 70 % de ce montant, soit plus de 650 millions de dollars, est lié à des diagnostics secondaires, ceux qui font basculer un séjour dans une catégorie de facturation supérieure. L'association situe ce mouvement dans un contexte où plus de 60 % des groupes hospitaliers ont commencé à utiliser des outils de codage par IA.
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Surcoût estimé sur les régimes Blue Cross | 942 M$ |
| Période observée | 2023 à 2025 |
| Part venant de diagnostics secondaires | environ 70 % |
Blue Cross Blue Shield Association, analyse publiée en septembre 2026, portant sur les données de remboursement des régimes membres.
L'élément central de l'analyse n'est pas la hausse du codage, mais son découplage d'avec le soin. Dans la formulation de l'association, « le codage des soins a changé, mais rien n'indique un changement correspondant des soins délivrés ». L'exemple retenu porte sur la chirurgie digestive lourde : dans les établissements où le codage progresse le plus vite, les anémies constatées après une intervention majeure du côlon augmentent, sans augmentation des transfusions.
L'association avance une explication technique. Ces diagnostics secondaires « peuvent être déduits d'une seule valeur de laboratoire, ce qui les rend particulièrement adaptés à une détection par des outils d'IA ». Autrement dit, la machine lit l'intégralité du dossier et repère une ligne d'analyse biologique qu'un codeur humain, qui travaille sous contrainte de temps, aurait laissée de côté.
Une première analyse du même organisme, publiée en mars 2026 avec sa filiale de données Blue Health Intelligence, portait sur un tout autre terrain : plusieurs dizaines de milliers de séjours de maternité. Elle relevait une hausse marquée des codages pour anémie aiguë post-hémorragique, une affection qui appelle normalement une transfusion, alors que beaucoup de ces patientes n'en avaient jamais reçu. Le surcoût y était estimé à environ 2,3 milliards de dollars, dont 663 millions en hospitalisation et au moins 1,67 milliard en ambulatoire. Les deux analyses émanent du même organisme et ne se valident donc pas l'une l'autre, mais elles décrivent le même écart sur deux populations sans rapport entre elles.
Le mécanisme tient dans une ligne de facture
Le système hospitalier américain facture par groupe homogène de séjour. Un même acte n'est pas payé au même prix selon la gravité documentée du patient. Un diagnostic secondaire correctement codé fait passer le séjour dans une catégorie mieux rémunérée, parfois pour plusieurs milliers de dollars d'écart, sans qu'un soin supplémentaire soit délivré.
Un point doit être posé avant d'aller plus loin : aucune de ces analyses n'établit que les établissements ont choisi ces outils pour facturer davantage, ni que l'IA est la cause de la hausse. Ce qui est documenté, c'est une concomitance entre la diffusion de ces outils et l'alourdissement du codage, et un mécanisme qui rend cette concomitance plausible. L'intention, elle, n'est mesurée nulle part.
Ce codage n'a rien d'illégal. Il est même, du point de vue de l'hôpital, la description exacte de l'état du patient. La question posée par les assureurs est différente : si la documentation s'améliore sans que le soin change, la dépense augmente sans contrepartie pour l'assuré. C'est précisément ce que recouvre le terme d'upcoding, que l'on traduit mal par « surcodage » puisqu'il ne s'agit pas nécessairement d'une erreur.
2027 au plus haut depuis dix-sept ans
La projection annuelle de PwC sur la tendance des coûts médicaux américains, publiée en juin 2026 pour l'exercice 2027, donne la mesure du phénomène vu des financeurs.
| Marché américain | Tendance 2027 projetée |
|---|---|
| Contrats collectifs d'entreprise | 9 % |
| Marché individuel | 8,5 % |
PwC, Medical Cost Trend : Behind the Numbers 2027. Enquête et entretiens auprès des actuaires de 27 régimes de santé couvrant plus de 103 millions d'assurés en contrat d'entreprise et 8 millions sur le marché individuel. Le taux de 9 % est le plus élevé depuis dix-sept ans.
Le détail compte autant que le chiffre. Près de 70 % des régimes interrogés classent les outils de documentation et de codage par IA utilisés par les établissements parmi les trois premiers facteurs de hausse. PwC décrit le mécanisme dans les mêmes termes que les assureurs : ces outils permettent aux établissements de documenter une spécificité et une sévérité plus facturables, sans augmentation proportionnelle de l'intensité des soins.
Ce facteur ne figurait dans aucune édition antérieure de l'enquête. Il s'ajoute à quatre moteurs plus classiques que PwC identifie également : la pression sur les tarifs des établissements, nourrie par la concentration du secteur ; la dépense pharmaceutique ; la progression du recours aux soins en santé mentale ; et les litiges de facturation hors réseau dans le cadre du No Surprises Act.
Pourquoi un même outil peut faire monter la dépense
Le travail le plus utile pour comprendre cet écart n'est pas une enquête d'assureur mais un article académique. Bob Kocher, Brian Zhao et Erin Duffy, du Schaeffer Center for Health Policy and Economics de l'université de Californie du Sud, ont publié le 8 juillet 2026 dans NEJM Catalyst Innovations in Care Delivery une analyse de l'effet attendu de l'IA sur la dépense de santé américaine.
Leur conclusion est structurelle. Dans un système qui rémunère à l'acte, et sur des marchés hospitaliers et assurantiels fortement concentrés, l'IA a plus de chances d'augmenter la dépense totale que de la réduire. La télésurveillance, l'aide à la décision clinique et l'élargissement de l'accès aux soins font croître le volume d'actes, et le volume est précisément ce que le paiement à l'acte récompense. Les auteurs écrivent que « sans changement significatif des incitations financières et des structures de marché du système de santé, l'IA ne ralentira pas la croissance des coûts ».
C'est une nuance importante : ce qui est en cause n'est pas la technologie, c'est le mode de paiement dans lequel on l'installe. La même technologie, dans un système rémunérant au forfait ou à la performance, produirait l'effet inverse.
De là se tire la réponse à la question posée au début. Si les économies annoncées ne se voient pas encore alors que la facture monte, ce n'est pas parce que l'estimation de 2023 était fausse. C'est que l'IA a d'abord été déployée massivement sur la documentation clinique, un poste dont les auteurs n'attendaient qu'une part marginale des économies, et que sur ce poste précis, dans un système qui paie à l'acte, elle agit sur le montant facturé plutôt que sur le coût du soin. Les gisements qu'ils avaient identifiés, le bloc opératoire, la gestion des capacités, la prévention des réadmissions, restent devant nous, et leur horizon court jusqu'en 2028.
Ce que cela change pour une couverture santé internationale
Toute assurance santé internationale se tarifie par zone géographique, et la zone incluant les États-Unis est systématiquement la plus chère. Ce n'est pas un choix commercial, c'est la conséquence du niveau de coût des soins américains : un même séjour hospitalier y coûte un multiple de ce qu'il coûte en Europe ou en Asie.
Premier effet, sur la cotisation. Si le coût des soins américains pris en charge par les assureurs progresse de 9 % sur l'année, la zone qui les couvre subit la même pression. Précisons ce que mesure ce taux : il ne s'agit pas d'un prix unitaire, mais d'une tendance qui combine l'évolution des prix, celle du recours aux soins et celle des traitements eux-mêmes. Ce raisonnement est de notre fait : les études citées portent sur les régimes de santé américains, pas sur les contrats internationaux, et aucune ne mesure l'effet sur une prime d'expatrié. Elles établissent en revanche la direction, et aucun contrat couvrant les États-Unis ne peut y rester durablement étranger. Le même constat vaut, à une autre échelle, pour la tendance médicale mondiale, à 10,3 % en 2026.
Second effet, moins évident, sur la gestion des sinistres. L'alourdissement du codage est un phénomène de facturation, pas de soin. Un contrat qui rembourse aux frais réels paie la facture telle qu'elle est présentée. La protection ne se trouve donc pas dans le tableau de garanties, qui ne dit rien du montant facturé, mais dans les mécanismes de contrôle : réseau de soins aux tarifs négociés, accord préalable au-delà d'un seuil, prise en charge directe plutôt qu'avance de frais. Ce sont des lignes que les comparatifs commerciaux mentionnent rarement, et qui deviennent déterminantes sur le marché américain.
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- La zone souscrite, comparée à la zone dont vous avez réellement besoin. Une couverture « monde entier États-Unis inclus » souscrite pour quelques déplacements ponctuels est l'option la plus chère du marché pour un risque rare.
- L'existence d'une option de séjours temporaires aux États-Unis, plafonnée en nombre de jours par an. Beaucoup de contrats la proposent, et elle coûte nettement moins qu'une zone complète.
- Le réseau de soins de l'assureur sur le territoire américain. Un assureur qui a négocié des tarifs avec des établissements est votre seule protection réelle contre une facture élevée.
- Le seuil au-delà duquel un accord préalable est exigé, et le délai de réponse de l'assureur. C'est le point de contrôle le plus efficace sur une hospitalisation programmée.
- Le mode de règlement. La prise en charge directe évite d'avancer des sommes qui, aux États-Unis, se comptent couramment en dizaines de milliers de dollars.
Pour une entreprise qui détache ou expatrie des salariés aux États-Unis, ces mêmes points se vérifient au niveau du contrat collectif, où l'effet d'une hausse de zone se multiplie par l'effectif concerné. Le sujet se traite alors avec la couverture collective internationale.
Ce que ces travaux ne disent pas
Plusieurs réserves s'imposent, et elles sont sérieuses.
L'analyse de la Blue Cross Blue Shield Association repose sur des données de remboursement, sans examen des dossiers médicaux. Elle n'établit donc pas que les diagnostics relevés sont faux, ni que l'IA est la cause de la hausse. Elle constate une corrélation entre la diffusion de ces outils et l'alourdissement du codage, ce qui n'est pas la même chose.
L'association est par ailleurs partie prenante du litige : elle paie les factures qu'elle analyse. Les établissements contestent sa lecture, et leurs arguments méritent d'être entendus. Julie Demaree, de St. Mary's Healthcare, fait valoir que ces outils permettent enfin aux hôpitaux de disposer de la technologie que les assureurs utilisent depuis longtemps pour refuser des prises en charge. D'autres responsables hospitaliers avancent que l'IA documente une gravité qui était déjà présente et jusque-là sous-déclarée. Si cette lecture est la bonne, une partie du surcoût correspond à une facturation enfin exacte, et non à une dérive.
L'enquête PwC, enfin, recueille la perception d'actuaires de régimes de santé, c'est-à-dire de la partie qui paie. Elle mesure ce que les financeurs anticipent, pas ce qui a été observé après coup.
Il faut enfin rendre justice à l'estimation de 2023. Elle n'est pas démentie par ces mesures, parce qu'elle ne portait pas sur les mêmes usages : elle chiffrait ce que l'IA permettrait d'économiser sur l'organisation des soins, et son horizon de cinq ans court jusqu'en 2028. Ce que montrent les données de 2026, c'est que la technologie a d'abord été déployée là où elle augmente le produit de la facturation, avant de l'être là où elle réduit les coûts.
Dernière précision, sur la technologie elle-même. Rien dans ces travaux n'établit que l'IA augmente le coût des soins en général. Elle réduit des coûts ailleurs, en téléconsultation, en tri des urgences, en suivi à distance. Ce que décrivent les chercheurs du Schaeffer Center est plus précis : dans un système qui paie à l'acte, l'outil qui documente mieux fait payer plus. La déflation médicale annoncée reste possible, mais elle suppose de changer le mode de paiement avant d'attendre quoi que ce soit de la technologie.
